Matin - Parfois ... [Bertrand Jayet]

Parfois, le matin, on se réveille avec de l'humain plein le coeur, avec l'envie presque irrépressible de prendre des gens dans ses bras, de leur dire que la vie est belle et qu'ils en sont la cause, eux. Alors, on se lève. On procède à ses ablutions matinales avec bonheur comme si le ripolinage de l'instant devait présider à l'ensoleillement de la journée. Malgré les embouteillages, on glisse dans la circulation, privilégiant l'écoute d'une belle musique classique à l'assourdissante déferlante des mauvaises nouvelles. On parque son carrosse, bien dans les lignes, histoire de ne pas empêcher le voisin de s'extraire agréablement de son propre véhicule; on sourit au balayeur togolais; on est heureux même si l'ascenseur tarde à arriver et, composant son code sur la serrure électronique, on sourit à l'idée du sourire des autres. Et puis: rien! Au claironnant "bonjour" musical qu'on adresse à ses contemporains répond un grommellement d'ennui. Au "salut" enjoué qu'on offre aux fumeurs de la cour s'enchaîne une sorte de silence méprisant. Alors, soudain, le ciel prend sa vraie couleur grisâtre, le travail sa véritable dimension insipide, l'humanité sa texture ignoble et le café, un goût âpre. Et, une fois de plus, parce qu'on attend trop des autres plutôt que de se concentrer sur soi, parce qu'on vit d'un espoir déraisonnable, on se replie et, sourd, on s'isole.
Et cette haine qu'on ressent, au moment précis de l'envahissante déception, de l'envie refreinée, salit. Elle salit l'être entier. Dans ces instants-là, je retrouve la grotte de mes ancêtres, j'y fais du feu pour éloigner les prédateurs et, avec les doigts, je dessine des paysages de mots pour exorciser la tristesse que je sens m'envahir. Et le soleit, lentement, revient. Parce qu'il est mien et que c'est moi qui le crée.

Betrand Jayet
Je hais le blues - Novembre 2014

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